Chapitre 4

 

Le Dr Pels étudia les rapports.

« Trop tard », se dit-il ; puis : « Il y a vraiment quelque chose qui ne tourne pas rond. Le khurr mwalakharan est bien là, ainsi qu’une douzaine d’autres maladies. Nous ne pouvons le laisser les exporter. Où est-il ? Il n’y a aucune trace officielle de son départ de Cleech. Et pourtant un locomobile a été volé à l’aéroport interplanétaire, et l’aéroport a été l’un des centres de propagation des épidémies. Essayait-il de partir de s’isoler lorsqu’il a vu ce qu’il se passait ? Ou allait-il simplement ailleurs ? »

La Mer, de Debussy, l’enveloppait tandis qu’il contemplait Cleech.

« Que faire ? se demanda-t-il. J’ai attendu longtemps, et maintenant l’heure d’agir est venue. Si je l’avais trouvé il y a un mois, cela ne se serait peut-être pas produit. Maintenant je dois le retrouver aussi vite que possible et lui parler, le convaincre de s’en remettre à mes soins et de rester jusqu’à ce que j’aie tiré cette affaire au clair. Je me demande s’il accepterait de se soumettre au processus qui me permet de fonctionner ? S’il renoncerait à la vie telle qu’il la connaît pour devenir – un fantôme – comme moi ? S’il échangerait son existence actuelle contre la vie sans passions et sans sommeil du grand vide ? S’il a conscience de ce qu’il est en train de faire, je suis sûr qu’il accepterait. Ça ou le suicide… Ce serait à peu près les deux seules possibilités offertes à un honnête homme en pleine possession de ses facultés intellectuelles… Mais voilà, peut-être n’est-il plus en possession de ses facultés intellectuelles. Peut-être a-t-il craqué sous l’épreuve, ou sous l’effet de son état général. Voilà qui expliquerait tout aussi bien sa disparition. »

« Et si son mal s’avère aussi récalcitrant que le mien ? Peut-être la congélation serait-elle la meilleure solution. Sinon il faudrait attendre tellement longtemps. Mais il risque de refuser s’il n’a pas la certitude qu’un jour il se réveillera. Comment lui présenter la chose quand je le retrouverai ? L’heure d’agir est indéniablement venue, et je ne sais que faire. Attendre, je suppose. Je n’ai pas le choix. »

Au bout d’un moment, il envoya un message au Coordinateur du ministère de la Santé de la planète pour lui proposer de l’aider dans la mesure de ses moyens à enrayer la vague d’épidémies qui jusque-là avait ravagé deux continents. Ensuite il alluma son récepteur infra-spatial et le régla sur la longueur d’onde de Central Informations. Comme il pouvait rester à l’écoute vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il espérait connaître le prochain foyer d’épidémies dès qu’il se déclarerait. Il se prépara à partir dans les plus brefs délais.

Puis il écouta les nouvelles, et les impressions d’une mer qu’il n’avait jamais vue les accompagnèrent jusque dans son esprit.

 

— Ça a marché merveilleusement bien, lui dit Heidel. Ça n’a pris que quelques minutes. Tout semble aller plus vite maintenant.

— C’est parce que tu étais personnellement présent. Tu es en train de devenir un foyer d’infection. Bientôt tu seras le centre inerte d’un cyclone. D’ici peu, rien ne pourra te résister. Tu n’auras qu’à tendre le doigt et le vouloir, et ils mourront comme des mouches.

— Madame, je sais maintenant que vous existez et que vous n’êtes pas seulement un fantasme né de la fièvre. Je le sais car lorsque je suis éveillé, vous tenez les promesses que vous faites en ce lieu…

— Tout comme toi. Et c’est pour cela que je te récompense.

— Vous n’êtes pas comme avant…

— Non, je suis plus forte.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire. C’est vrai aussi, bien sûr, mais je voulais dire que quelque chose a changé. Que s’est-il passé ? J’ai parfois l’impression de ne pas avoir les idées très claires.

— Je te l’ai déjà dit. Tu deviens comme un dieu.

— Et pourtant une partie de moi-même, quelque part, semble avoir envie de hurler.

— Cela aussi passera. Ce n’est qu’une phase passagère.

— … Et vous n’êtes pas un rêve. Vous êtes réelle. Qui êtes-vous, vraiment ? Et où suis-je en ce moment ?

— Je suis la déesse à qui tu as fait serment d’allégeance, et nous demeurons dans mon paradis personnel.

— Où est-ce ?

— Mon royaume est en toi.

— Vous ne me répondez pas vraiment, Madame.

— Je te donne les seules vraies réponses.

— Où nous sommes-nous rencontrés ?

— Nous nous connaissons depuis toujours.

— C’était à Deiba, n’est-ce pas ?

— C’est là que nous avons fait connaissance dans les formes, effectivement.

— Je ne me souviens pas des présentations.

— Tu étais malade. Nous t’avons sauvé.

— Nous ?

— Moi. Je t’ai sauvé cette fois afin que nous puissions profiter l’un de l’autre.

— Pourquoi avoir attendu si longtemps ?

— Il me fallait attendre l’instant propice – qui ne s’est présenté que récemment.

Il se tourna pour la regarder. Puis, rapidement, il baissa la tête car il n’y avait devant lui que glace bleue et flammes bleues.

— Que s’est-il passé ? marmonna-t-il.

— Tes propos ne sont pas exactement ceux que j’espérais entendre, Dra von Hymack. Les souvenirs insignifiants d’une vie insignifiante n’ont pas leur place ici. Éconduis-les. Tu n’es plus celui que tu étais sur Deiba, ou même sur Cleech. Adore-moi, maintenant. Je te donnerai la grâce.

— Je vous adore et me prosterne à vos pieds.

— Quand tu te réveilleras, tu marcheras jusqu’à ce que tu atteignes une ville. Tu ne prononceras pas un mot. Tu tendras seulement le doigt en direction du premier être vivant que tu verras…

— … Je tendrai le doigt en direction du premier être vivant que je verrai.

— Tu sentiras le pouvoir s’ouvrir en toi comme une fleur, se dresser comme un serpent…

— … Je sentirai le pouvoir.

— Puis tu quitteras cet endroit et tu en chercheras un autre…

— … J’en chercherai un autre.

— Tu es beau, Dra von Hymack, et je t’aime.

Il la sentit poser ses lèvres froides sur ses paupières comme si elle lui confiait l’obole due à Charon. Au bout d’un moment, il l’entendit chanter. La lune était bleue. Du sang perlait au bout de ses doigts et il le recevait goutte à goutte au creux de sa main. La chanson était un morceau d’éternité.

 

Il lui avait donné un tranquillisant et l’avait envoyée se coucher. C’était cela ou éteindre les écrans, cause apparente de son vertige. Il aurait pu se passer des écrans, mais depuis leur départ elle lui portait sur les nerfs.

« Ce n’est pas seulement que c’est une jolie fille, en adoration devant toi et qui a peur de te laisser la toucher, se dit-il. Ce n’est pas non plus qu’elle parle sans cesse de la Cause et qu’elle voudrait que tu évoques tes souvenirs à voix haute. Alors qu’est-ce ? Simplement le fait d’être enfermé pendant deux semaines avec un autre être humain dans l’infra-espace ? Non, ce n’est pas ça non plus. Peut-être est-ce tout à coup le poids des années ? Elle me fait sentir le passage du temps, le contraste entre ce que j’étais et ce que je suis maintenant. Étais-je dévoré moi aussi d’une telle haine que j’aurais brûlé la ville pour tuer les rats ? Quand ai-je commencé à me ramollir, à passer de la vengeance à l’état pur à ces projets à la noix de formation d’une Ligue ? Ça s’est fait tellement progressivement, avec des hauts et des bas, que je ne m’en suis rendu compte que dernièrement. Je voulais manier le fouet, et maintenant je ne suis plus si sûr que ce soit le bon moyen. Je me demande si Sandow aurait vraiment pu aider les NADYA. L’aurait-il fait, si je le lui avais demandé ? Il semblait raisonnable. Mais toutes ces sottises sur la déesse strantrienne. Il fallait en passer par là, même si Sandow y croyait sincèrement. Ou cette fille fait ressortir ce qu’il y a de pire en moi, ou elle me fait perdre tous mes moyens. Ce n’est pas vrai. C’est moi qui suis responsable de cette situation. Tout de même… j’essaierai de dormir lorsqu’elle se réveillera. Si les amis de Sandow apprennent jamais quel rôle j’ai joué dans tout ça, il va y avoir du sport. Les frontières politiques ne les arrêtent guère. Enfin, on verra bien. Ça va être dur quand je vais lâcher von Hymack dans la nature. Il y aura certainement quelqu’un pour me faire un procès après ça, quand on aura trouvé le lien. C’était idiot, de leur envoyer ce globe. J’aurais dû le garder. Ma position s’en trouve-t-elle affaiblie ? Faut-il inscrire à mon passif un memento mori ? Difficile à dire. À combien de ces salauds du Haut Commandement des Ligues Combinées ai-je survécu à l’heure qu’il est ? Ils ne distribuaient pas les traitements S-S avec la même prodigalité que nous… Et il a fallu que je la ramène sur Terre, et pas ailleurs ! Bifrost, c’était très bien pour elle. J’aurais dû la déposer sur Bifrost. Ça fait toujours partie des NADYA… Alors comme ça elle va voir le volcan, elle va apprendre à tracer les routes de la contagion… Mais pourquoi suis-je si pressé ? Est-ce que c’est parce que je veux en finir avec cette histoire au plus vite ? Probable… Dieux, ce n’est vraiment pas le moment de me donner une conscience. Je ne suis pas prêt à en recevoir une aujourd’hui. Je m’en suis passé pendant longtemps. Je peux bien m’en passer pendant quelque temps encore… C’est joli, la façon dont ses cheveux retombent sur ses épaules, et ces yeux apeurés… »

Une étoile bleue apparut au centre du tourbillon, et il la regarda décrire une spirale, puis sortir de l’écran comme une pierre quitte une fronde.

 

— Cette ville péienne en ruine n’est qu’une modeste relique comparée à une planète entière dans le même état, dit-il en faisant un large geste de la main.

Jackara contempla ce qui restait de Manhattan.

— J’ai vu des photos, dit-elle finalement, mais…

Il hocha la tête.

— Je t’emmènerai survoler le Mississippi cet après-midi. Je te montrerai ce qu’il reste de la Californie.

Il alluma les écrans, l’un après l’autre, et les satellites de reconnaissance leur renvoyèrent les images d’autres endroits isolés.

— Ils n’ont pas fait les choses à moitié, dit-il.

« Pourquoi fait-il ça ? se demanda Morwin qui se tenait un peu à l’écart et feignait d’étudier un cratère. Je ne sais pas où il a trouvé cette fille, mais il est en train de la transformer à son image. La façon dont elle a parlé à table, hier soir… Un an à ce rythme et elle sera pire que lui. Peut-être l’est-elle déjà. Est-ce donc cela qu’il faut pour devenir un Commandant de Flotte ? La capacité d’infléchir la pensée d’autrui jusqu’à ce qu’elle se conforme à la vôtre ? Cela ne me regarde pas, mais elle a l’air si jeune… Mais dans le fond, peut-être est-ce moi qui ai besoin d’être infléchi. Peut-être que c’est eux qui sont dans le vrai. J’ai pris du ventre depuis la fin de la guerre, et pendant ce temps des gens comme eux ont continué à se battre. Et si ce n’était pas une cause perdue ? Et si par extraordinaire le Commandant avait le dessus ? Il n’y aurait sans doute pas grand-chose de changé, en surface… De quoi faire un communiqué de presse laconique. Irréel… Et pourtant… Serais-je en train d’acquérir une mentalité moutonnière ? Ou peut-être ai-je bricolé des rêves pendant trop longtemps ? La fille doit à peine se souvenir du conflit, et pourtant elle est avec lui. Quelles sont les intentions du Commandant à son égard ? »

— C’est vraiment terrible, s’entendit-il dire en quittant la fille des yeux pour regarder les écrans. (Puis, au bout d’un moment :) Commandant, pourquoi cet intérêt soudain pour les maladies infectieuses ?

Malacar le dévisagea pendant une demi-minute, puis répondit :

— C’est mon nouveau violon d’Ingres.

Morwin bourra sa pipe et l’alluma.

« … Pas de doute, on me cache quelque chose, se dit-il. Mais que peuvent-ils bien comploter, ces deux-là ? Quand je lui ai fait son fichu globe, ça m’a rappelé des choses que j’ai reléguées depuis des années au fond de ma mémoire. Je me demande ce qu’il adviendra de la fille. Sera-t-elle jetée en pâture à la meute pour mourir en priant pour lui, sa foi intacte ? Elle devrait partir. Il lui reste trop d’années à vivre pour les gâcher de cette façon. Pourtant, j’envie cette sorte d’engagement total, quel qu’en soit l’objet. Je me demande si sa nouvelle tactique sera dangereuse. Peut-être que… quelqu’un devrait veiller sur la fille. »

Il tira des petites bouffées de sa pipe. Il caressa sa longue barbe rousse.

Finalement, il dit :

— Moi aussi, je m’intéresse aux maladies infectieuses.

 

Le premier être vivant qu’il vit ce matin-là fut un jeune homme qui cheminait le long d’une route étroite et déserte. Lorsqu’il fut assez près, Heidel sortit des fourrés et se dressa devant lui. Il l’entendit s’exclamer « Grand dieu ! », puis il tendit son index boursouflé.

Le pouvoir était là. Il le sentit monter en lui, puis bondir comme une étincelle entre deux électrodes.

L’homme chancela, faillit tomber, reprit son équilibre. Il porta la main à son front.

— Qui êtes-vous ? demanda-t-il.

Il ne répondit pas, mais fit quelques pas dans sa direction.

L’homme fit un écart, passa devant lui en courant et disparut au détour du chemin.

Alors seulement il esquissa le plus imperceptible des sourires. Inutile d’aller plus loin. Elle avait dit vrai.

Tournant ses pas vers les collines embrumées qui se dressaient au sud, devant et au-delà desquelles grouillaient d’innombrables vies, il poursuivit son pèlerinage. Un arc-en-ciel découpait l’horizon devant lui.

 

Au bout d’une semaine terrestre, il ne savait toujours pas si Malacar accepterait ses offres de service. Mais une décision semblait imminente. À en juger d’après les préparatifs qu’il faisait, Malacar s’apprêtait de toute évidence à partir dans les tout prochains jours. Il se demandait quelle nouvelle avait bien pu l’inciter à prendre une telle décision. Son ancien commandant ne l’avait pas mis dans le secret.

Jackara, en revanche, était apparemment au courant des projets de Malacar, ce qui ne manquait pas de susciter chez Morwin une pointe de jalousie.

Il avait fait connaître fort clairement ses désirs lors de la semaine qui venait de s’écouler. C’était maintenant à Malacar de se prononcer. Il était disposé à l’accompagner au nom d’une colère renaissante et d’une mauvaise conscience de plus en plus lourde à porter. En analysant ces sentiments, il savait qu’ils remontaient à cette nuit dans la citadelle où il avait extirpé la chose du rêve de Malacar. Peu importait il n’avait cure de leur origine. Ce qu’il voulait maintenant, c’était que Malacar lui fasse confiance, comme il faisait confiance à Jackara. Peut-être fallait-il que le sang coule, comme dans le bon vieux temps. Il commençait à sentir les vieilles démangeaisons, les vieilles haines reprendre possession de lui.

Mais où pouvait-il donc aller ? Et pourquoi faire ? Morwin avait écouté les bulletins d’informations religieusement, mais n’avait rien décelé qui aurait pu donner l’occasion de faire un de ces raids éclairs de sabotage qu’affectionnait Malacar. Évidemment, la nouvelle avait pu lui parvenir d’une source privée, telle que le réseau de renseignements que Malacar entretenait dans les Ligues Combinées. D’où qu’elle vînt, Morwin s’énervait au fur et à mesure que Malacar paraissait plus préoccupé.

Il eut un sourire malicieux en se souvenant comment, la veille, il avait mis le vieux commandant dans tous ses états.

Malacar avait fait irruption sans prévenir sur la passerelle d’observation tandis que lui, Morwin, y expliquait à Jackara comment il gagnait sa vie.

Le grand vaisseau argenté frappé de l’emblème du Service se dressait devant eux comme un chandelier exotique, enveloppé de nuages de vapeur et de fumée. Il reposait sur le sol à un endroit où aucun pilote sain d’esprit ne se serait posé, au bord du cratère lui-même. Lorsque Malacar l’aperçut, il traversa la passerelle en une série d’enjambées désordonnées et ses mains parcoururent la console de commande avec la vélocité de l’éclair. Morwin ne vit pas d’où ils étaient sortis, mais sentit la citadelle frémir sous l’impact lointain des missiles. Comme son regard passait du commandant au cratère, puis de nouveau au commandant, le vaisseau se dissipa lentement puis disparut tout à fait. Il ricana et Jackara éclata de rire.

— Il n’y a rien ! dit Malacar en regardant ses instruments.

— Euh… non, Commandant, dit Morwin. Je montrais seulement à Jackara comment je fabrique mes globes. J’ai composé une image avec les particules qu’il y avait là-bas, près du cratère. C’est ça que… vous essayiez de détruire.

Malacar émit un grognement, puis dit :

— Jackara, je veux te parler, et ils quittèrent tous les deux la passerelle.

Au cours du dîner, Malacar avait évoqué l’incident en plaisantant. Morwin avait eu le temps de se reprendre et de se composer un rire respectueux.

— Monsieur Morwin…

— Oui, Shind ?

— Le Commandant va vous demander de nous accompagner lors d’un voyage que nous allons entreprendre demain soir.

— Quelle en sera la destination ?

— Il y avait un choix à faire entre deux mondes – Cleech et Summit. Il a choisi Summit pour diverses raisons.

— Qu’allons-nous y faire ?

— C’est une sorte d’opération de recrutement. Il vous en dira autant qu’il estime nécessaire de vous en dire.

— Si je suis des vôtres, je dois tout savoir.

— Je vous en prie. Cela n’est pas une invitation. J’ose espérer qu’il ne saura jamais que je suis entrée en communication avec vous.

— Alors, qu’y a-t-il ?

— Il m’a demandé si je pensais que vous seriez utile à l’expédition.

— … Et s’il pouvait me faire confiance, sans aucun doute.

— Oui, aussi. Ma réponse a été affirmative. Je n’ignore rien de vos sympathies renaissantes.

— Très honoré.

— Ce n’est pas pour ménager votre amour-propre que je me suis prononcée en faveur de votre venue.

— Pourquoi, alors ?

— J’ai l’impression que cette fois le Commandant aura besoin de toute l’aide qu’il pourra obtenir. Je veux tout faire pour qu’il l’obtienne effectivement.

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Disons simplement que c’est un pressentiment.

— Soit. J’oublierai que nous en avons parlé. Qui d’autre est du voyage, à part le Commandant et moi ?

— Jackara. Moi-même.

— Je viendrai, et serai prêt à toute éventualité.

— Très bien. Dans ce cas, bonne journée.

— Bonne journée.

Il regarda autour de lui. Shind n’était pas en vue. D’où avait-elle bien pu l’appeler ? Ça lui faisait toujours une drôle d’impression de communiquer avec Shind de cette manière. Il se dit que Shind avait pu être dans une autre partie de la citadelle, peut-être même aux côtés de Malacar, pendant tout le temps qu’avait duré leur conversation.

Il marcha de long en large en réfléchissant.

« Bon se dit-il, ce n’est donc pas une opération typique à la Malacar. Il n’a pas été question de sabotage. Et pourtant, Shind semble penser que c’est quelque chose de plus dangereux. Si je ne peux pas être un dandy ou un bon artiste, peut-être puisse au moins faire un bon assistant agitateur. Ce serait amusant si un vrai vaisseau du Service se posait maintenant et si Malacar croyait que c’était une nouvelle illusion. Je ne pense pas que je serais capable de me débrouiller avec cette console de commande… Et même si j’en étais capable, le ferais-je ? Pourrais-je tirer et les tuer après toutes ces années ? En temps de paix, ça porte un nom, ça : homicide volontaire. Je me demande… En tout cas, une chose est certaine : le Commandant n’a pas l’air dans son assiette. J’ai cru comprendre qu’il lui est déjà arrivé de les laisser atterrir ici et même de s’entretenir avec eux. Cette affaire doit être de taille pour le mettre dans un tel état de nervosité. Je tirerai, probablement, quitte à le regretter ensuite… Quel rôle joue Jackara dans cette affaire ? Est-ce qu’elle couche avec le Commandant ? Est-elle un membre à temps plein de son réseau à qui il aurait donné un rôle précis à jouer dans quelque machination à venir ? Une hypothèse n’exclut pas l’autre… à moins qu’elle ne soit unie à lui par quelque lien de parenté. Elle pourrait être sa fille, j’imagine. Ça, ce serait drôle, pour le coup. Et typique de Malacar. Il parle rarement de sa vie privée, et je ne l’ai jamais entendu faire une seule allusion à sa famille. Drôle de fille… tour à tour trop dure et trop douce, sans qu’on puisse savoir sur quel côté la pièce va tomber : pile ou face. Jolie, en tout cas. J’aimerais bien connaître son statut exact pour pouvoir décider quel statut j’aimerais avoir moi-même. Je lui demanderai, plus tard… »

Ce soir-là, une fois le dîner terminé, Malacar disposa soigneusement ses couverts en travers de son assiette, regarda Morwin et demanda :

— Voulez-vous nous accompagner à Summit ?

Morwin hocha la tête.

— Pour y chercher quoi ? demanda-t-il au bout d’un moment de silence.

— Un homme que je recherche depuis quelque temps, dit Malacar. Un homme qui pourrait nous aider. Du moins, je pense qu’il s’y trouve. Il se peut que je me trompe. Il est peut-être ailleurs. Si c’est le cas, il me faudra tout simplement continuer à chercher. Mais tout semble indiquer qu’il est là-bas. Je veux le trouver et le persuader de travailler pour nous.

— Qu’a-t-il donc de si exceptionnel ?

— Des maladies, répondit Malacar.

— Plaît-il ?

— Des maladies, des maladies ! À certains moments, cet homme devient un foyer d’épidémies ambulant, un propagateur de maladies infectieuses.

— Et quelle utilisation comptez-vous faire de cette particularité ?

Malacar émit un petit rire silencieux.

Morwin resta immobile quelques instants, puis replongea le nez dans son sorbet au citron.

— Je crois que je vois, dit-il finalement.

— Oui, je savais que vous comprendriez. Une arme vivante. J’ai l’intention de le faire déambuler parmi nos ennemis. Qu’est-ce que vous en dites ?

— C’est… c’est difficile à dire. Il faudra que je réfléchisse à la question.

— Mais vous viendrez ?

— Oui, je viendrai.

— Jackara nous accompagnera, ainsi que Shind.

— Très bien, mon Commandant.

— Vous n’avez pas de questions à poser ?

— Pas vraiment. Pas pour le moment. Mais je suis sûr que ça viendra. Euh… Comment s’appelle cet homme ?

— Heidel von Hymack.

Il secoua la tête.

— Jamais entendu parler de lui, Commandant.

— Si, Morwin. Seulement vous l’appeliez Hyneck – l’homme que cherchait Pels.

— Ah ! lui. Oui.

— N’avez-vous jamais entendu parler d’un homme qu’on appelle H ?

— Il me semble que si, bien que j’aie oublié dans quel contexte. Ce n’était pas un porteur de maladies, en tout cas. Est-ce qu’il n’avait pas plutôt un groupe sanguin rarissime, ou quelque chose comme ça ?

— Quelque chose comme ça. Je vous enverrai quelques articles dans votre chambre tout à l’heure.

— Merci.

Il jeta un coup d’œil en direction de Jackara, puis retourna à son sorbet.

 

« Dieu ! C’est comme une descente aux enfers ! songea-t-elle. Ça fait une semaine entière que je suis là, et c’est la première fois que je vois ça la nuit. »

Elle contempla le bouillonnement incandescent qui semblait plus proche maintenant que la nuit était tombée.

« Je me demande à quelle profondeur ça va chercher pour trouver un tel feu, se dit-elle. Je ne poserai pas de questions. Je ne ferais que montrer mon ignorance. Pas de volcans sur Deiba. Trop vieille, sans doute. De la poussière et de la pluie. Je me souviens de descriptions, de photos de volcans. Mais je n’aurais jamais cru que c’était comme ça… » Le bâtiment frémit légèrement et elle sourit. C’était bon de vivre si près d’une telle source de puissance de résider au bord du chaos. « Me gardera-t-il avec lui quand tout cela sera terminé ? se demanda-t-elle. Peut-être. Si je me rends utile sur Summit. Je pourrais apprendre à le seconder ici. Je me rendrai utile. Petit à petit, il en viendra à se reposer sur moi. »

Elle regarda autour d’elle.

« Il doit savoir que je suis là, se dit-elle. Il est au courant de tout ce qui se passe sous son toit. Je ne suis jamais montée ici toute seule, mais je ne crois pas qu’il y verrait un inconvénient. Non. Il m’a dit de faire comme chez moi. Il m’aurait prévenue s’il n’avait pas voulu… »

— Bonsoir. Que faites-vous ici à une heure pareille ?

— John !… Oh ! Je n’arrivais pas à trouver le sommeil.

— Moi non plus. Alors j’ai décidé d’aller faire un tour. Spectaculaire, n’est-ce pas ?

— Oui. C’est la première fois que je le vois la nuit.

Il s’approcha d’elle et feignit de s’intéresser aux flammes.

— Fin prête pour le voyage ?

— Oui, dit-elle. Malacar m’a dit que ça ne prendrait qu’une huitaine de jours infra-chrones.

— Ça me paraît exact. Vous êtes parents ?

— Que voulez-vous dire ?

— Vous êtes unis par un lien de parenté, Malacar et vous ?

— Non. On est seulement… amis.

— Je vois. Je voudrais être votre ami, moi aussi.

Elle sembla ne pas l’avoir entendu.

Il se tourna alors et fixa le sol en contrebas ; la fumée forma deux volutes divergentes qui montèrent, se courbèrent, se rejoignirent pour constituer un grand cœur criblé d’étincelles au milieu duquel le nom de Jackara apparut, puis le sien. Une flèche de feu le transperça.

— À nos amours, dit-il.

Elle rit. Il se tourna, la prit rapidement par les épaules et l’embrassa sur la bouche. L’espace d’un instant, elle se laissa aller, puis se débattit avec une force étonnante et le repoussa.

— Arrêtez !

Sa voix était suraiguë son visage convulsé.

Il recula d’un pas.

— Je suis désolé, dit-il. Je ne voulais pas… Écoutez ! Ne m’en veuillez pas. Mais vous aviez l’air si jolie, comme ça… J’espère que ma barbe ne vous a pas trop chatouillée. Je… Oh ! zut, je suis vraiment désolé. Il se retourna pour regarder se dissoudre le cœur de fumée.

— J’ai été surprise, dit-elle, voilà tout.

Il jeta de nouveau un coup d’œil dans sa direction. Elle s’était un peu rapprochée.

— Merci pour la carte de vœux, dit-elle, et elle sourit.

Il hésita, puis tendit lentement la main et lui toucha le visage. Ses doigts descendirent le long de sa joue, lui effleurèrent le menton, la gorge, la nuque. Il laissa sa main là un instant, puis l’attira vers lui. Elle se raidit, et il n’insista pas, mais laissa sa main où elle était.

— S’il n’y a pas d’homme dans votre vie en ce moment, dit-il, et si vous n’êtes pas contre… Si Malacar et vous êtes seulement amis – je voudrais me mettre sur les rangs. C’est tout ce que j’essayais de découvrir et de dire.

— Je ne peux pas, dit-elle. Il est trop tard. Merci quand même.

— Que voulez-vous dire, « il est trop tard » ? Tout ce que je connais, c’est maintenant, et c’est aussi tout ce qui m’intéresse.

— Vous ne comprenez pas.

— … Et je ne m’en soucie pas davantage. Si Malacar et vous n’êtes pas vraiment ensemble, eh bien, peut-être que vous et moi… Vous savez. Pour quelque temps, au moins… Si vous décidez que ça ne vous convient pas… eh bien, sans rancune. C’est comme ça que je vois les choses. Répondez-moi.

— Non, pas encore. Pas maintenant.

Il nota le « encore » au passage et dit :

— Bien sûr. Je ne m’attendais pas que vous me donniez une réponse tout de suite. Mais réfléchissez-y. C’est ça, réfléchissez-y. S’il vous plaît.

— D’accord. J’y réfléchirai.

— Alors je me tais. Mais quoi qu’il arrive, j’espère que vous me considérez au moins comme un ami.

Elle sourit, hocha la tête, s’écarta de lui.

— Je crois qu’il vaut mieux que j’aille me coucher maintenant, dit-elle.

Il opina de la tête.

Elle le laissa seul, et il resta à contempler les explosions qui secouaient la nuit.

« C’est toujours ça de pris sur l’ennemi », se dit-il.

Le cœur s’était dissipé depuis longtemps.

 

Heidel fondit sur la ville comme un oiseau sur sa proie. Il tendait le doigt et les gens tombaient.

« Assez, dit-il à la chose qui avait élu domicile en lui. Ils prendront le même chemin que tous les autres. »

Comme il partait, juste avant d’entrer au royaume des brumes, il rencontra un jeune garçon qui tenait un marteau à la main.

Restant à distance respectueuse, il demanda :

— Que fais-tu, garçon ?

L’enfant se retourna et dit :

— Je collectionne des pierres, monsieur.

Heidel rit, puis :

— Creuse à l’endroit où le sol est un peu jaune, là, sur ta gauche, dit-il. Tu devrais y trouver des cristaux bleus.

Le garçonnet obéit.

— Monsieur ! s’écria-t-il au bout d’une dizaine de minutes, c’est vrai ! Il y a des cristaux bleus !

Il se remit à creuser de plus belle.

Heidel secoua la tête et fit une grimace.

— Il vaut mieux que je parte, dit-il.

Il s’en fut d’un pas pressé vers le pays des brumes.

Tout absorbé qu’il était à marteler le sol, le garçon ne le vit pas partir.